Tokyo Sonata

Kurosawa Kiyoshi

Victime soudaine du chômage, Sasaki Ryûhei, un père de famille quadragénaire, décide de cacher la vérité à son entourage, tandis que Kenji son plus jeune fils se prend de passion pour le piano et que Takashi l’aîné souhaite s’engager dans les forces armées. Sous le regard impuissant de son épouse Megumi s’amorce une fuite en avant compromettant irrémédiablement l’équilibre de leur famille.


Ryûhei/Tokyo SonataOn n’attendait pas Kurosawa Kiyoshi à pareille fête. Venu présenter son dernier film au festival de Cannes dans la section Un Certain Regard, il y a obtenu un large succès d’estime avant de récolter le Prix du jury. Une sorte de renaissance internationale pour un réalisateur jadis labélisé “auteur à suivre” avant de se retrouver délaissé par une critique déroutée devant les chemins tortueux d’une filmographie lorgnant volontiers vers le pur cinéma de genre, en particulier le fantastique où le bonhomme peut donner libre cours à sa vision aussi malicieuse que lucide des travers de ses contemporains. Un univers singulier d’où émergent deux réussites récentes, Loft et Retribution.

Les amateurs d’apparitions spectrales [1] en seront donc cette fois pour leurs frais : voici une œuvre à caractère réaliste décrivant la triste banalité du Japon des années 2000. À travers le parcours de cet employé rejeté sans ménagement hors du sacro-saint establishment nippon, c’est toute la difficulté à garder son identité qui est ici en jeu, y compris à l’intérieur du foyer où les faux-semblants ont aussi largement cours.

Le héros de l’histoire devient un SDF en puissance, quittant comme si de rien n’était la maison chaque matin, sauf qu’il va arpenter sans but les trottoirs la journée durant. Il y croise un ancien camarade de lycée dans un désarroi identique au sien ; pourtant Ryûhei se laissera séduire par la capacité de ce dernier à tromper son monde, entre fausse sonnerie de portable pour avoir l’air occupé et invitation à son domicile pour perpétuer la comédie amère des salarymen stressés. S’il ne s’agit là que de pitoyables faux-semblants, ils déterminent l’ordre social d’un archipel obnubilé par l’idée de perdre la face, où il est nécessaire de cacher sa honte plutôt que l’affronter. La chose s’avère plus délicate lorsqu’il s’agit de maintenir l’autorité paternelle alors même que l’on se trouve soi-même en complète disgrâce. Le problème du conflit générationnel est d’ailleurs également évoqué par le biais du départ de Takashi en vue de servir l’armée américaine. Un affront pour ses parents qui n’oublient pas l’humiliante occupation de leur pays après la défaite de 1945, une simple opportunité pour le jeune homme ayant naturellement intégré l’influence culturelle occidentale.

Megumi/Tokyo Sonata

D’un constat globalement accablant, le scénario parvient à faire naître le sourire, un peu incongru mais salvateur, telle cette scène où Ryûhei est désemparé devant la tâche ingrate qui l’attend : nettoyer de toilettes publiques. Une séquence quasi immobile que n’aurait pas renié le Kitano des bons jours, un des quelques moments ironiques d’un paysage autrement plus désolé.

Personne ne filme mieux que Kurosawa l’étrangeté d’une situation, la monotonie mélancolique des trop grandes villes ; ici l’image du périphérique tokyoïte saisi au ralenti, égrenant son flot de véhicules sur une musique électronique intimiste, là le défilement quotidien des trains de banlieue rythmant la fuite du temps, ou encore l’isolement des personnages au sein d’une multitude anonyme. Ce n’est peut-être pas novateur, mais c’est brillant, tout comme son utilisation du hors-champ ou le recours à l’ellipse.

La vision de ces foules résignées, faisant la queue, qui pour trouver un job, qui pour se nourrir, illustre la fatalité d’un système en panne poussant la famille Sasaki à une quasi-implosion nocturne. Chacun de ses membres quitte littéralement la fameuse maison japonaise le temps d’une virée frôlant l’absurde. Le garçon se retrouve chez les flics, le père finit son errance à moitié écrasé au bord d’une route, la mère se voit contrainte à une virée à la plage aux côtés d’un pathétique mais touchant looser encore plus au bas de l’échelle que le mari de sa partenaire de fortune (sans famille, sans boulot, sans âge). Le caméo de Yakusho Koji, acteur fidèle autant que protéiforme [2], parfait en trublion désespéré commentant sans cesse ses propres agissements, assure une efficacité maximale à ce break halluciné [3] au sein d’une narration jusque-là “polie”. Un interlude romantico-tragique révélateur des propres manques du couple vedette.

Kenji/Tokyo Sonata Cette nuitée chorale sera le climax d’une descente aux enfers. Quand on ne peut aller plus bas, on finit toujours par remonter, c’est en tous cas le message surprenant du rusé metteur en scène. Là, l’élément réunificateur sera la musique, pour laquelle Kenji dévoile un époustouflant talent naturel. Une façon de renouer la communication au cours d’un épilogue d’une rare d’émotion. Un moment de légèreté et de grâce pour un long métrage maîtrisé de bout en bout et servi par une bande d’acteurs au diapason.

Débarrassé de ses chers revenants, Kurosawa Kiyoshi ? Pas si sûr, car il n’en a pas pour autant fini avec sa thématique horrifique. Sauf qu’il a cette fois choisi de s’intéresser à une forme autrement plus sournoise : rien d’autre que l’horreur sociale.

Michel Boléchala, le 17 septembre 2009

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