Tokyo Année Zéro | David Peace
Dans le Japon ravagé de l’immédiat après-guerre, la difficile enquête de l’inspecteur Minami sur une série de meurtres de jeunes femmes.
David Peace, c’est un peu un cousin british de James Ellroy. Le Quartet Du Yorshire centré sur l’affaire de l’éventreur qui terrorrisa cette région [1] l’a fait connaître au grand public, renvoyant au fameux Quatuor De Los Angeles [2] de l’américain, pour la dureté des descriptions et son caractère dantesque. Un univers de violence et de sexe, brut et sans fioriture.
Changement de registre puisque l’auteur entame une trilogie japonaise sur l’après-guerre, un Japon où il s’est installé voilà treize ans. Il s’agit cette fois encore d’un fait-divers puisé dans la réalité de l’époque. Quant au climat délétère qu’il instaure d’entrée dans un archipel à peine relevé de ses cendres, il ne dépaysera pas les amateurs de ses précédents écrits.

L’écriture même évoque fortement celle des derniers romans de l’homologue Ellroy : un staccato de mots répétés à l’envi pour marteler le message, installer le personnage dans une situation donnée. La double police de caractères utilisée en permanence tout au long du bouquin traduit encore une volonté de sonder l’esprit de son héros en perpétuel équilibre entre devoir et folie. L’histoire sera toujours racontée au présent et à la première personne.
Le concept est parfaitement maîtrisé, bien que la lecture s’avère parfois pénible. Trop de mots rabâchés, trop de phrases identiques dont abuse Peace et qui empêchent une adhésion totale au procédé. Le processus tourne parfois à vide, répétition stérile qui n’apporte finalement pas grand chose. Heureusement, l’intrigue gagne en épaisseur au fur et à mesure des chapitres, Peace parvenant à faire ce que l’on attendait, à savoir dresser le tableau saisissant d’un pays exsangue en pleine déconfiture morale autant qu’économique, où des personnages tourmentés se retrouvent face à leurs démons intérieurs, tandis que des onomatopées en version originale rythment la progression de l’histoire. Un univers d’apocalypse il est vrai proche de la caricature, à l’instar du style volontiers excessif de l’écrivain. L’atmosphère crépusculaire emporte pourtant la mise, saturée de trop rares fulgurances , telle cette vision précise du meurtre d’une jeune fille naïve via l’imagination de l’inspecteur Minami. Un constat aussi terrifiant que bouleversant, une page à la noirceur glacée. Nous sommes bien dans une une littérature de genre, mais suffisamment ambitieuse pour se démarquer des « chinoiseries » exotiques de tant d’autres œuvres occidentales. Pas sūr d’ailleurs que le lecteur lambda souhaite en apprendre plus sur la période historique ou le pays choisis.
Reste alors le cœur du sujet. Pourquoi consacrer son temps à trouver un coupable dans un pays rempli de criminels de guerre en fuite ? À quoi bon poursuivre un tueur lorsque des cadavres finissent à peine de pourrir aux quatre coins du pays ? Faire régner la loi sur un territoire livré au chaos ou à ses vainqueurs et occupants ? Face au sentiment d’inutilité vis à vis de leur fonction, les flics tourmentés de David Peace s’accrochent à des faux-semblants pour tenter d’oublier ce qui restera inoubliable. Rongé par ses souvenirs de guerre et les remords, pris dans la propre toile de ses pensées obsessionnelles, l’inspecteur Minami parcourt son enquête comme un somnambule, recherchant une vérité qu’il semble redouter plus que quiconque. Un type au bout du rouleau, un parfait anti-héros, tout d’amertume et de dégoūt de soi.
Si Tokyo Année Zéro ne réserve pas de véritable surprise, en particulier son épilogue assez attendu, il garde suffisamment de puissance pour ne pas donner à son lectorat l’envie précoce de le lâcher en route. Mission accomplie, en attendant peut-être plus et mieux pour la suite.
, le 21 mai 2008
