Jerry London
Les aventures mouvementées d’un marin britannique au pays du soleil levant.
« Je vous parle d’un temps que les moins de vingt ans » ... Lors de la première diffusion française [1], le Japon n’avait pas encore pénétré l’inconscient culturel de nos compatriotes. Goldorak avait certes déjà lancé ses fulguropoings pour sauver la planète via Récré A2, mais ce n’étaient que les délicieux prémices de la vague. La découverte de Shōgun sur le petit écran ne pouvait donc s’accompagner d’aucune référence particulière [2].
Shōgun, le livre, est un bouquin foisonnant, matériau de base quasi parfait qui pourrait déjà s’apparenter à un scénario prêt à l’emploi. Toute la difficulté résidait donc à en tirer un spectacle crédible mais commercialement viable : une histoire essentiellement basée dans l’archipel avec une majorité de personnages autochtones s’exprimant dans leur langue pouvait-elle séduire les compatriotes de l’oncle Sam ? C’était le vrai défi du projet.
Première et unique production américaine tournée entièrement au Japon, reconstitutions en studio comprises, elle aura de fait un impact considérable, débordant largement du seul territoire US.
Le cahier des charges hollywoodien est pourtant amplement respecté, ne serait-ce que par la présence en tête d’affiche du chéri de ces dames d’alors, Richard Chamberlain [3].
S’il n’a jamais été un comédien de premier plan au cinéma, la petite lucarne lui a assuré une gloire mondiale ; son interprétation de John Blackthorne figure sans conteste son rôle le plus ambitieux et le plus abouti.

Shōgun conserve une originalité de traitement qui en fait un feuilleton certes exotique, mais tournant le dos aux visions par trop « image d’Épinal ». Ici, les concepteurs ont compris qu’il faudrait prendre quelques libertés avec la façon habituelle de filmer pour la télé en cette fin des années soixante-dix. Majorité de comédiens du cru donc, mais pas n’importe lesquels.
Qui d’autre pour incarner Toranaga que Mifune Toshirō, emblème national du cinéma nippon, alors un des rares acteurs connus en dehors de son pays, grand habitué des co-productions internationales [4]. Il s’amuse visiblement beaucoup, cabotinant en kimono d’apparat pour composer un dictateur suscitant souvent la sympathie, peut-être un peu trop si l’on garde en mémoire le portrait plutôt terrifiant qu’en faisait James Clavell [5].
Le futur shōgun selon Mifune est sans conteste un grand chef militaire et une personnalité difficile à cerner, mais il se préserve une part de comédie qui tempère fortement son caractère trouble et la sévérité de sa fonction.
Les seconds rôles nous permettent quant à eux de faire connaissance avec une galerie d’acteurs à l’aise dans ce chambara [6] mâtiné d’occident. Ceux-là n’ont même pas eu à apprivoiser la langue de Shakespeare, au contraire de Shimada Yoko, obligée de réciter en pure phonétique les dialogues anglais de son personnage de Dame Toda Mariko, celle sans qui toute communication entre Toranaga et Blackthorne deviendrait impossible. Cette improbable diction toute personnelle apporte un charme supplémentaire à son interprétation.
La bonne idée sera d’ailleurs de ne pas doubler ou sous-titrer les dialogues japonais en dehors des traductions de Mariko [7], une façon astucieuse de transmettre l’isolement linguistique du héros et les difficultés qui en découlent. Un gage supplémentaire de véracité, elle-même renforcée par de nombreuses séquences à la violence aussi fulgurante que réaliste, mais aussi quelques scènes de nudité sans fausse pudeur, cadrant parfaitement avec une manière d’appréhender le corps bien éloignée des dogmes judéo-chrétiens des européens.
Autant d’éléments jamais gratuits qui soutiennent la crédibilité d’une intrigue fidèlement adaptée du roman, même s’il est compréhensible qu’il ait fallu la simplifier : le texte originel dépassant les mille pages, le résultat final contient déjà suffisamment d’épaisseur, on s’en doute.
Si l’on peut reprocher le manque d’ampleur de certaines scènes de combat ou de foule, le défaut vient plus du format destiné au média concerné que de la mise en scène elle-même. Au contraire, l’absence d’effets confère une tonalité académique qui a permis au feuilleton de passer le cap des années sans trop de dommages, lui assurant une vraie pérennité ; une réalisation qui utilise d’ailleurs au mieux les nombreux décors naturels. Amateurs d’extravagance filmique, passez votre chemin !
En cherchant à devancer l’attente du public plutôt que proposer un énième recyclage de ce qui est susceptible de marcher immédiatement, Shōgun s’est octroyé une reconnaissance planétaire méritée et représente aujourd’hui encore, à l’instar de son modèle romanesque, le compromis idéal entre sophistication et popularité.
Michel Boléchala, le 21 octobre 2009
Le coffret DVD, sorti le 18 mars 2004, est une fort belle édition contenant cinq disques. Un objet toujours disponible à la vente.

[1] en 1983 sur la première chaîne et en prime time s’il vous plaît
[2] au contraire d’une nouvelle vision de la même série trente années après
[3] combien d’entre elles se pâmeront ensuite devant le père Ralph de Bricassart, le héros du mélodrame télévisé Les oiseaux Se Cachent Pour Mourir diffusé pour la première fois en 1983 et qui cassa la barraque un peu partout
[4] on se souvient en 1971 de l’étrange Soleil Rouge de Terence Young où il donnait la réplique à Alain Delon et Charles Bronson
[5] bien que les aspects plus immédiatement positifs et rassurants de sa personnalité ne soient pas totalement ignorés du roman
[6] spectacle théâtral ou film de sabre
[7] ou celles des pères portugais. Sinon, seule une voix off intervient occasionnellement quand une nécessité immédiate de compréhension l’impose
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