Momoe fait son cinéma | Filmographie commentée de Yamaguchi Momoe
Huit années de carrière seulement. Mais lorsque celle-ci prend fin en 1980, elle comptabilisera vingt-deux albums de chansons à succès avec une bonne trentaine de singles, des concerts mémorables dont le dernier reste un modèle du genre, et une filmographie riche de dix-sept films, sans oublier la dizaine de drama et une exposition médiatique et publicitaire permanente. Mais au-delà des chiffres, Yamaguchi Momoe laissera surtout un souvenir impérissable aux millions de fans qui la suivaient : un triomphe jamais démenti et une influence considérable dans la chanson japonaise populaire encore palpable trente ans après. Ses titres sont régulièrement repris par les vedettes actuelles de la J-Pop, ouvrant la porte à deux excellents albums d’hommages, les Tribute, à celle qui reste à jamais l’idole ultime et inégalable. Momoe, c’est les quatre Beatles à elle seule, eux aussi huit ans au sommet, et un chemin similaire vers l’exigence, loin de premières années cédant plus à l’exploitation forcenée du phénomène générateur d’hystérie collective.
Née à Tokyo en 1959, le toute jeune Momoe sera lancée par l’émission TV Star Tanjô à 13 ans, incarnation de la petite japonaise idéale chantant sur commande des mélodies joyeuses saupoudrées de sous-entendus sexuels évidents.
Elle n’aura ensuite de cesse de faire évoluer son image vers celle d’une femme indépendante maîtresse de ses choix, tant privés qu’artistiques. Preuve en est de ses derniers albums ambitieux et plus complexes, aux titres longuement travaillés en studio, des sommets de la pop nippone où sa voix grave et puissante donne toute sa mesure.
Il aurait été étonnant que des producteurs ne cherchent à faire fructifier un tel capital : parallèlement à son parcours de chanteuse, Momoe deviendra donc rapidement une jeune première du petit et du grand écran.
Là où les drama consacreront sa popularité, les longs-métrages viseront à starifier un peu plus la jeune fille. L’histoire n’était alors déjà pas nouvelle. Le colonel Parker avait transformé le rocker rebelle Elvis Presley en une poule aux œufs d’or enchaînant navet sur navet à Hollywood, productions aussi rentables qu’inutiles et interchangeables dont n’en devaient surnager qu’une poignée. La jeune starlette aux grandes oreilles se révélera plus maligne. Si elle endosse des rôles taillés à sa mesure fidèles au cliché de la jeune fille sentimentale, elle prouvera rapidement qu’elle peut aussi s’éloigner de cette figure forcément répétitive.
Mais ici intervient alors un élément parfaitement irrationnel : le coup de foudre entre deux partenaires, dépassant sûrement les espérances de leurs mentors.
Car la belle était associée à un jeune premier de huit ans son aîné, Miura Tomokazu, sur la plupart de ses 17 films. De l’écran à la vie, la barrière est alors franchie, Tomokazu la demande officiellement en mariage en 1979, Momoe déclarant qu’elle mettra définitivement un terme à sa carrière après la cérémonie prévue l’année suivante. Ce sera la dernière pierre à l’édification de la légende Yamaguchi, couronnement d’un parcours arrêté en pleine gloire pour une femme préférant se consacrer à sa vie d’épouse et de future mère, une orientation plus en phase avec les souhaits d’une personnalité ne s’étant jamais vraiment épanouie sous les lumières du show-business. Départ sans rémission, tandis que son mari continuera de son côté une carrière intéressante. On l’a vu récemment en père d’une famille un peu allumée dans Le Goût Du Thé de Ishii Katsuhito en 2004, maintenant quinquagénaire, le temps passe...
A regarder la filmographie de Yamaguchi Momoe, on pourra parler de divertissements populaires sans être péjoratif, la différence de qualité entre tous les projets sautant cependant aux yeux. On ne reprendra pas ici les dix-sept films en revue, d’autant que certains sont quasiment invisibles, déjà en dehors du Japon comme ce Toshigoro tourné en 1973, titre homonyme de son premier quarante-cinq tours la même année, préférant se focaliser sur les plus emblématiques, les plus intéressants, car au moins la moitié d’entre eux sacrifient au kitsch tant par la forme que par leurs histoires, romances devant plus au magazine Nous Deux qu’à une quelconque volonté créatrice, exploitation assumée de l’imagerie glamour du couple Momoe/Tomokazu. La palme revenant sans conteste à White Love comédie sentimentale datant de 1979, emmenant nos deux tourtereaux dans une Espagne de carte postale, un sommet de niaiserie ayant du mal à supporter le poids des années malgré la meilleure des volontés. Il en est de même, à des degré moindres, pour Furimukeba Ai l’année précédente, ou encore Tenshi O Yûwaku tourné sous la direction de Fujita Toshiya, autrement célèbre pour le diptyque Lady Snowblood avec Kaji Meiko. Ce dernier film mélange d’ailleurs malicieusement fiction et réalité puisque cette histoire d’amour fut tournée en 1979 après l’annonce officielle de la liaison entre les deux vedettes. En fait, les scénarii tirés de grands romans japonais fourniront les meilleurs résultats, à deux exceptions près. Lorsque Tanizaki, Mishima, Matsumoto ou encore Kawabata apparaissent au générique, ce sera la certitude d’un sujet fort, et une adhésion plus immédiate du spectateur ayant apprécié le livre.

Ainsi, pour Momoe le premier coup d’essai sera un coup de maître : Izu No Odoriko, d’après la nouvelle éponyme La Danseuse d’Izu de Kawabata Yasunari, adaptation fidèle réalisée en 1974 par Nishikawa Katsumi, filmeur attitré du couple Yamaguchi/Miura pour quelques longs-métrages, sans oublier un drama en costumes avec Momoe toute seule, situé à l’ère Taishô, Nogiku No Haka d’après un roman de Itô Sachio. Dans Izu No Odoriko, un jeune étudiant naïf parcourant la presqu’île d’Izu dans le Japon des années 20 va croiser la route d’une troupe de saltimbanques, et celui d’une jeune danseuse, petite soeur du chef de ce groupe hétéroclite. Evocation des premiers émois amoureux de l’auteur, La Danseuse d’Izu propose un tableau très vivant de ces gens du voyage, sans renier une vision sociale en pointant le statut à part de ces artistes itinérants que Kawabata décrit avec empathie et bienveillance, à la fois attendus pour assurer des fêtes ponctuelles, louant leurs talents pour de petits spectacles, mais rejetés par les sédentaires, population installée croisant leur chemin avec méfiance. La découverte de ces cruelles réalités allant de pair avec les blessures du cœur du garçon en font un roman initiatique subtil où la pureté des sentiments des jeunes gens ne va pas déjà sans une certaine mélancolie un peu mortifère qui sera la marque du grand écrivain. Sans dénier cet aspect, le film préfère en éluder les passages trop sombres : n’oublions pas que nous sommes là dans le divertissement populaire avant tout.
Pour le reste, la mise en scène ne vise pas à la virtuosité, Nishikawa reste un artisan de studio consciencieux chargé de mettre d’abord en valeur ses acteurs. Mais sa manière sert généreusement la beauté de l’oeuvre originelle, en en retranscrivant la nostalgie tenace pour une jeunesse si vite envolée. Si le débutant Miura Tomokazu a des joues un peu trop pleines de vitalité pour incarner le frêle adolescent qu’était Kawabata, il s’en sort pas trop mal dans ce rôle. C’est pourtant sa partenaire alors âgée de 14 ans qui remporte tous les suffrages : sa fraîcheur, sa juvénile beauté, son insouciance, l’éclat de son sourire, son espièglerie mêlée déjà à une gravité d’expression assez précoce, en font la personnification idéale de la petite danseuse au coeur pur. Le rôle a été tenu par une multitude d’aspirantes comédiennes avant et après l’interprétation de Momoe, mais au-delà des qualités du film, la performance de la jeune fille confère au projet un éclat intemporel. A l’instar du bel étudiant, cette rencontre inoubliable fera naître des larmes d’émotion au spectateur sensible lors de la scène finale, conclusion de ce road movie avant l’heure, témoignage respectueux d’un Japon des temps révolu.
Après cette lumineuse promesse, le trio Yamaguchi/Miura/Nishikawa enchaînera l’année suivante avec une autre histoire basée sur un texte célèbre : Shiosai, en français Le Tumulte Des Flots, d’après Mishima Yukio.
Ce n’est rien moins que le plus gros best-seller de son auteur, à l’étrange prose apaisée, dénuée de toute cruauté dans une bibliographie qui n’en manque pas. Shiosai est aussi son roman le plus régulièrement adapté à l’écran. La version de Nishikawa, charmante, est un peu surannée malgré tout, Momoe et son partenaire parvenant moins à convaincre de leur côté dans les rôles d’Hatsue la plongeuse et de son amoureux Shinji le pêcheur de l’île d’Utajima.
Il faudra attendre Zesshô la même année et surtout Shunkinshô en 1976 pour noter une évolution notable, encore deux réalisations signées Nishikawa. La première est une romance étrangement morbide entre un fils de famille et la fille d’un pauvre charpentier lors de la dernière guerre. Contre l’avis de sa famille, le héros décide de fuir avec sa belle, mais appelé sous les drapeaux, il trouvera à son retour sa fiancée tout juste morte de maladie... décidant alors malgré tout de convoler en juste noces avec sa bien-aimée décédée. Pur mélodrame aux situations attendues, ce film étrange culmine avec la scène finale du mariage, surréaliste et flamboyante à l’image de la passion entre les deux amants.
Tiré de la longue nouvelle de Tanizaki Junichirô L’Histoire de Shunkin [1], Shunkinshô va encore plus loin dans les rapports passionnels ! Bien dans la tradition de l’auteur de Svastika ou de La Confession Impudique, il conte l’attachement amoureux et obsessionnel d’un serviteur et disciple pour sa jeune et riche maîtresse aveugle de naissance, grande spécialiste de la pratique du koto durant l’ère Meiji. Un accident survenu à la tyrannique jeune femme aura pour son domestique une radicale conséquence. Alors que la reconstitution de l’époque bénéficie d’une belle photographie soignée, de riches décors et de somptueux costumes, les rapports d’abord ambigus entre les deux protagonistes et leur évolution vers une tyrannie amoureuse parfaitement acceptée voire souhaitée par l’homme, sont finement présentés dans cette oeuvre débordant largement du simple mélo commercial, ne serait-ce que par le choix du sujet. Cette fois, la dimension tragique contenue dans le physique même de Yamaguchi Momoe prend toute sa dimension, sa beauté empreinte de gravité correspondant à merveille à la noble Shunkin. Nishikawa, sans doute inspiré par un thème plutôt sulfureux en regard de sa production courante, effectue ici un joli travail autour d’un texte majeur, et ses acteurs sont au diapason : une réussite totale. Nul doute que Kitano Takeshi ait pensé à cette histoire voire à ce film pour son Dolls et le segment de la chanteuse J-Pop blessée et de son admirateur extrémiste.
En 1978, un autre cinéaste, Kawasaki Yoshisuke, confrontait les deux partenaires (de plus en plus proches) pour un mélodrame situé là-encore durant le deuxième conflit mondial. Scénario original comme pour Zesshô, Hono No Mai est une autre romance contrariée par la guerre, mais cette fois c’est Takuji (Miura) qui ne reviendra pas, laissant une Kyôko (Yamaguchi) désespérée. Si les images d’Epinal ne manquent pas, elles sont sublimes : le couple sur un pont suspendu au-dessus d’une voie ferrée, dissimulé par la fumée d’une locomotive de passage, le départ du héros au front sous les yeux de sa femme réfugiée sous un frêle parapluie, des séquences de théâtre nô, autant de clichés parfaitement assumés qui placent le film dans la pure tradition du drame romanesque, sublimant le genre par des effets attendus et une intrigue jamais éclipsée par la seule forme.
Nishikawa Katsumi avait repris du service en 1977 pour une nouvelle adaptation, cette fois un polar du maître Matsumoto Seichô. Connu en France pour seulement trois traductions [2], Matsumoto souvent comparé à Simenon pour sa production pléthorique et l’approche sociale de son oeuvre loin des whodunit chers à Agatha Christie, est un immense auteur populaire qui a touché à tous les styles avec brio.
Kiri No Hata arrive à point nommé pour traduire à l’écran l’évolution de la désormais grande star de la chanson japonaise. La jeune fille aux relents de naïveté enfantine a cédé la place à une femme plus mure, au comportement moins dicté par son entourage, et à la volonté d’orienter sa carrière vers des horizons plus adultes conformes à son nouveau statut. Dans Kiri No Hata, Momoe interprète Kiriko, une jeune orpheline de Kyûshû dont le grand frère a été injustement condamné pour meurtre puis acculé au suicide en détention. Elle décide de se venger du grand avocat Ôtsuka ; celui-là même qui avait refusé de la défendre, sous les yeux d’un journaliste rapidement séduit par cette femme déterminée.
Dernière collaboration de Nishikawa au mythe Yamaguchi, Kiri No Hata offre à Momoe son personnage le plus ambiguë et le plus mature, tandis que son compagnon n’est ici présent que dans le rôle secondaire d’observateur du journaliste, la co-vedette étant l’avocat Ôtsuka joué par Mikuni Rentarô que l’on appréciera entre autres chez Itami Juzo ou dans le rôle-titre du hiératique Rikyu. Cette machination à forte connotation sociale bien dans la manière de Matsumoto, confronte un puissant avocat ayant rejeté ses idéaux de jeunesse pour se compromettre avec les politiciens, à une jeune provinciale issue des classes plus modestes. Jeu de séduction à des fins criminelles et vengeresses dans un Japon du quotidien et de la vie nocturne, l’intrigue évite la romance récurrente entre les deux partenaires habituels, Kiriko s’avérant un personnage beaucoup trop complexe et adulte pour envisager une quelconque liaison sans risquer de dénaturer l’esprit du texte originel. C’est paradoxalement dans ce policier que l’érotisme est le plus évident avec une séquence sous la pluie et une Momoe trempée jusqu’aux os dans des vêtements offrant une troublante transparence, émanation d’un désir libéré de toute niaiserie. Sanglée dans un élégant trench, elle compose par ailleurs avec talent cette victime indirecte du système judiciaire aux motivations bien enfouies. Un autre succès à l’ambition certaine.
En 1980, le vétéran Ichikawa Kon à la filmo impressionnante et grand spécialiste de l’adaptation littéraire transpose à l’écran un autre roman de Kawabata : Koto (Kyoto en France), dernière apparition de Yamaguchi Momoe au cinéma, dans le double rôle des deux soeurs orphelines élevées séparément dans des milieux sociaux opposés et qui vont se retrouver à l’âge adulte. Un beau drame mélancolique respectueux des impressions transcrites par le romancier, ultime démonstration de la capacité de l’actrice à endosser des personnages dramatiques étoffés.
A revoir aujourd’hui tous ces films, avec le recul des années, on ne s’étonnera pas de la patine prise par la majorité d’entre eux, mais au-delà de toute une facile nostalgie par procuration, la présence et le charisme de Momoe restent évidents, évoluant d’une fraîcheur plus ou moins calculée vers une maîtrise de son métier de comédienne toujours appréhendé avec le plus grand sérieux et facilité par quelques rôles au caractère plus développé parmi d’autres exploitant ouvertement son seul statut de « vedette de la chanson faisant l’actrice ».
Mais surtout, ils sont l’occasion sans cesse renouvelée d’admirer cette étrange beauté au visage triste et à la gravité des expressions en totale harmonie avec une voix inimitable, légende d’une époque désormais lointaine mais au pouvoir de séduction intact.

, le 22 novembre 2007
Filmographie
- 1973 - Toshigoro
- 1974 - Izu No Odoriko
- 1975 - Shiosai
- 1975 - Oneechan Ote Yawaraka Ni
- 1975 - Hana No Kô 2 Trio Hatsukoi Jidai
- 1975 - Zesshô
- 1976 - Eden No Yumi
- 1976 - Kaze Tachi Nu
- 1976 - Shunkinshô
- 1976 - Doro Darake No Junjô
- 1977 - Masako, Junko, Momoe : Namida No Sotsugyô Shiki Shuppatsu
- 1977 - Kiri No Hata
- 1978 - Furimukeba Ai
- 1978 - Honô No Mai
- 1978 - White Love
- 1979 - Tenshi Wo Yûwaku
- 1980 - Koto - 1980
