François Bizot
Détaché à la Conservation d’Angkor à partir de 1965, François Bizot tombe éperdument amoureux du pays et de sa culture, devenant progressivement une autorité en la matière. Lors d’un déplacement pour ses recherches sur les rituels du bouddhisme local en 1971, il est fait prisonnier par les révolutionnaires communistes qui voient en lui un espion à la solde de la CIA. Détenu pendant trois mois dans un camp en pleine jungle, il va y affronter son principal geôlier qui l’interrogera quotidiennement ; nul autre que Douch, celui qui après la victoire Khmer Rouge deviendra le principal responsable du funeste centre S-21.
Dans la grande variété d’ouvrages traitant du drame cambodgien, celui de François Bizot s’impose autant par sa singularité que par la puissance du témoignage délivré.
Son “aventure” n’a certes rien de commun, l’homme pouvant se targuer d’être un des rares survivants des prisons de l’Angkar, libéré qui plus est par l’un des pires bourreaux du vingtième siècle. Un tel souvenir semble bien lourd à porter : Le Portail sortira presque trente années après les faits, devenue alors une nécessité à faire partager ; la précision extrême avec laquelle sont contés les événements démontrent les capacités parfois exceptionnelles de la mémoire humaine.
Le premier tiers du bouquin, consacré à la détention elle-même [1], nous introduit dans la machine de guerre mise en place par les combattants Khmers Rouges ; autrement dit c’est une plongée au cœur de l’enfer. Le héros involontaire de l’histoire va rapidement comprendre le fonctionnement d’un système totalitaire déjà à l’œuvre, à savoir l’embrigadement forcé des régions “libérées” , les menaces, l’extrême brutalité prévalant sur tout, avec son corollaire de sanctions immédiates et implacables : les hauts responsables du parti n’aimaient pas s’encombrer de prisonniers à long terme, prévoyant d’exécuter tout individu suspect ... de préférence après avoir extorqué ses aveux. La manière forte si on préfère.
La privation de liberté occasionnent alors des réflexions saisissantes de lucidité sur la condition humaine, doublées de digressions à propos d’incidents parfaitement anodins pour autrui mais d’une portée considérable pour le prisonnier en attente d’une probable exécution. Désir de fuite, de survie, lâcheté coupable contrebalancée par des épisodes de témérité suicidaire, les enjeux du quotidien sont évoqués ici sans détours.
La vision même des villageois qui gravitent autour du campement s’en trouve transformée : se croyant parfaitement intégré à un peuple dont il partageait les us et coutumes depuis des années [2], Bizot s’aperçoit que celui-ci maintenait jusqu’alors une distance respectueuse, en partie héritée de la colonisation. Il n’est plus désormais qu’un coupable.
Quant au face à face entre l’ethnologue et Douch, il va progressivement évoluer vers une sorte d’étrange complicité.
Combattant pénétré d’un enseignement collectiviste, le jeune chef est à cette époque un idéaliste rêvant pour son peuple d’un avenir radieux sous la bannière du Kampuchea, quitte à lui imposer un bonheur que celui-ci ignore. Une utopie que n’importe quel paysan ressentait déjà comme potentiellement nuisible.
Toujours est-il que le Khmer Rouge va vite se rendre compte de l’innocence de son otage, tentant d’imposer cette réalité à une hiérarchie qui ne veut en démordre, drapée dans une éternelle paranoïa.
Séduit par ce diable de français entêté qui parle sa langue et connaît parfaitement l’histoire du pays, y ajoutant l’audace de lui laisser entrevoir d’autres façons de pensée loin de tout endoctrinement, Douch se fera fort de le faire libérer au prix de sa propre crédibilité, voire de sa vie.
À travers un dialogue privilégié débordant du simple interrogatoire, le puriste de la révolution considère son interlocuteur avec une empathie qui restera unique dans sa carrière de bourreau sans le moindre état d’âme, renforçant à posteriori l’amertume de François Bizot : pourquoi lui seul en est-il sorti indemne là où tant d’autres ont atrocement subi le joug de l’Angkar ?

Question à jamais posée, renouvelée avec le récit des ultimes journées d’une communauté hétéroclite réfugiée derrière le portail de l’ambassade de France [3] après le 17 avril 1975. Le décompte final avant l’exode organisé vers la Thaïlande occasionnera d’autres déchirements, d’impossibles choix de vie et de mort, entre désespoir et fatalisme [4].
Enfin, l’épilogue délivre les impressions d’un homme à jamais changé par une destinée hors-norme, de retour sur les lieux de sa capture puis de sa détention.
Lors d’une visite au Tuol Sleng [5] devenu musée du génocide, le narrateur observe un portrait de Douch laissé sur place [6] ; s’il reconnaît ses traits, il ne parvient pas à faire mentalement le lien avec l’homme qui l’a sauvé d’une mort certaine trente ans plus tôt. Le brillant interrogateur fort de ses principes est devenu un fonctionnaire au pragmatisme aussi zélé que glacial. Le narrateur n’a de cesse d’essayer de comprendre les schémas de pensée de son ancien gardien devenu trois mois durant une sorte de frère d’arme ambigu.
Pour seule conclusion, cette affirmation que le futur boucher du S-21 n’avait rien d’un monstre mais n’était qu’un homme comme un autre, cerné de contradictions. Ce qui est pire.
D’où l’idée [7] que n’importe qui dans une circonstance donnée peut devenir une parfaite ordure. L’horreur n’a pas vraiment d’explication rationnelle.

Le Portail, document d’une valeur inestimable sur une période historique aux enjeux complexes, facilitera la compréhension du Procès Douch en cours, d’autant que sa narration confondante tiendra en haleine le lecteur blasé par de rocambolesques thrillers estampillés best-seller. Car cette fois, tout est vrai. Mais le livre est bien plus que cela. Là ou un François Ponchaud, lui aussi intervenant de cette page d’histoire [8], se limite à décrire son vécu et présenter ses opinions, comme tant d’autres après lui, dans une écriture sans apprêts, Bizot se révèle pur écrivain à la plume tantôt lyrique tantôt laconique, jouant sur toute une gamme de subtilités et d’émotions. Méditation mélancolique sur le paradis perdu qu’était le Cambodge d’avant la guerre, celui que découvrit le jeune scientifique fraîchement débarqué au milieu des années soixante, il est encore une longue et profonde introspection rédigée d’une plume parfois virtuose.
On pourrait dire que Le Portail est de ces textes rares qui nous rendent plus intelligents. En d’autres termes, c’est une œuvre indispensable.
(photo F.Bizot www.krtrial.info/photos S-21 Michel Boléchala))
Michel Boléchala, le 28 juin 2009
[1] tandis que la suite retrace les derniers jours de la présence diplomatique française à Phnom Penh
[2] il vivait d’ailleurs avec une femme khmère de qui il aura une fille
[3] celui qui donne justement son titre au livre
[4] cette évocation renverra pour beaucoup aux images du film La Déchirure que Roland Joffé réalisa en 1984, en particulier les séquences où les journalistes américains tentent de trouver une solution pour sauver leur collaborateur khmer Dith Pran.
[5] le centre S-21
[6] il y aura même eu auparavant de brèves retrouvailles entre Bizot et un Douch vieilli, en attente de son jugement,mais à la mémoire infaillible, qui dessine la topographie des lieux du camp Khmer Rouge de 1971
[7] pas toujours partagée par la critique à la sortie du bouquin
[8] que l’on retrouve d’ailleurs dans Le Portail
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