La Vie En Gris Et Rose | Kitano Takeshi
Au fil du quotidien du Japon de l’après-guerre, les souvenirs d’enfance du cinéaste Kitano Takeshi une évocation douce-amère pleine de nostalgie.
Excellente initiative des éditions Picquier de publier directement en poche ce court recueil de chroniques puisées dans les jeunes années du réalisateur [1]. D’abord le prix est très abordable, ensuite le petit format convient parfaitement à la tonalité générale du livre, sorte de journal d’un garçon plus prompt à faire l’école buissonnière qu’à étudier sérieusement, au grand désarroi d’une mère essayant tant bien que mal de joindre les deux bouts. Pour confirmer cette impression, les dessins colorés, dans la manière naïve prisée par l’auteur ; des images familières aux connaisseurs : des peintures vues dans Hana-Bi à la jolie pochette de la bande originale de Kids Return, il s’agit du même univers bon enfant illustré par le Beat.

Car c’est cette partie du créateur qui est ici mise en lumière. Dans un style simple et direct, sans aucune fioriture littéraire, Kitano nous livre quelques moments d’une enfance passée dans la pauvreté du Japon des années cinquante, entre ironie cinglante et mélancolie pour la jeunesse désormais lointaine d’un sexagénaire. Le ton est au sourire, mais l’émotion n’est jamais bien loin. Un pote handicapé un peu limité mais sincère, une famille encore plus démunie que celle du petit Takeshi qui sera victime de la cruauté enfantine, l’envie des gosses de posséder les jouets des fils de riches, les jeux de rue improvisés... autant de situations décrites sans langue de bois mais avec le même détachement apparent que celui qui caractérise ses personnages sur grand écran. Au fil des anecdote s’imposent la figure maternelle et, plus imposante encore, celle de Kikujirō, le père maladroit et introverti, qui noie dans l’alcool bon marché ses doutes et un sentiment d’incapacité à assumer le rōle de père. Un homme dont Kitano a souvent parlé à l’occasion de la sortie de L’Été De Kikujirō [2] hommage direct via le héros touchant de ce film, pas très doué au départ pour s’occuper de son prochain. Le chef de famille peintre en bâtiment est de la même trempe, buveur invétéré et querelleur avec son épouse ou sa progéniture, mais finalement honteux de sa propre condition. On ne cherchera donc pas non plus l’ombre d’un yakuza dans ce bref volume, mais autant de réparties bien senties sur les petites agitations humaines vécues au jour le jour, et les angoisses d’un gamin décidé envers et contre tout à passer de bons moments avec ses camarades spécialistes es bêtises en tous genres. C’est aussi un pan d’histoire avec un archipel en friche où le chewing-gum symbolise l’occupant américain et le confort matériel reste encore réservé aux classes favorisées de la société ; un monde où les écoliers s’amusent avec trois fois rien. Un autre Japon, que l’acteur-écrivain regrette presque, une époque dure mais encore ouverte à l’espoir, et pleine de surprises.
Réac’ Kitano ? Sans doute et cela n’a rien de nouveau, l’esprit du bouquin rappellant les déclarations un brin provoc’ du bonhomme ou les comportements limites de ses tueurs silencieux sur pellicule. Un type qui ne s’encombre jamais du politiquement correct ne peut de toutes façons qu’avoir nos sympathies. Si l’artiste vieillissant a été en effet depuis lors récupéré par la culture officielle, voire rattrapé par les interprétations d’universitaires drapés dans leur suffisance [3], le malicieux Takeshi-kun de La Vie En Gris Et En Rose est finalement toujours resté le même ; vœu pieux par ailleurs déclamé dans l’ultime chapitre de ce volume dont le principal défaut est sa brièveté. On le conseillera pourtant vivement aux amoureux d’une littérature instinctive : pas celle des salons, celle de la vie.
, le 26 mai 2008
