L’Enfant De La Rizière Rouge | Sor Sisavang
La lutte pour la survie d’un adolescent et de sa famille après la victoire des khmers rouges et l’effondrement du Cambodge sous la botte des partisans de Pol Pot.

La folie meurtrière des khmers rouges [1] aura généré moult ouvrages à vocation historique ou politique, tentant de comprendre le pourquoi du déchaînement aveugle des dirigeants contre leurs propres compatriotes. Ce sont encore les quelques confessions publiées des survivants qui parviennent le mieux à rendre compte de cette horreur étatisée. Ainsi en est-il de L’Enfant De La Rizière Rouge, directement rédigé en français par un ardent défenseur de notre langue et des valeurs supposées de son pays d’adoption. Un récit à la première personne d’une grande fluidité qui traduit parfaitement la tension et le danger au quotidien pour un enfant et ses proches durant la dictature communiste.
On comprendra bien vite que Sor Sisavang n’est pas un écrivain au sens noble : le texte présenté souffre de nombreuses répétitions et d’une formulation parfois un peu facile, avec une écriture “à plat”. Pour autant, le manque d’effet ou de posture romanesque, n’ōtent rien au potentiel émotionnel du bouquin. On dira même que ces considérations n’ont aucune importance devant la force du témoignage. Mieux, là où de la belle littérature aux figures de style recherchées aurait atténué la sincérité du texte, cette absence de joliesse lui confère une authenticité immédiate, arrachée à la mémoire d’un garçon sensible issu des milieux cultivés pourchassés par les vainqueurs de la “révolution en marche”. Une biographie qui pénètre toujours plus loin au cœur du génocide : la plongée dans un indicible de plus en plus palpable, terrifiant, au fur et à mesure de la dégradation des conditions de vie du jeune Sisavang. Autant de scénettes pathétiques et cruelles qui finissent toujours de la même manière ... Mort des parents, sœur torturée, frère agonisant, compagnons d’infortune disparus on devine trop où, la description n’épargnera rien à son lecteur. Et toujours, la faim, omniprésente, humiliante, mais révélatrice d’une force de caractère exceptionnelle. Le héros de l’histoire garde en effet chevillée au corps une farouche volonté de vivre et d’espérer qui laisse pantois. Sans jamais renier sa haine inextinguible vis à vis du régime de Pol Pot, Sor Sisavang dévoile une douceur quasi-philosophique en regard des événements subis par son entourage et lui, parfois comme détaché vis à vis de sa propre souffrance. Amoureux de son Cambodge d’avant la chute, de ses paysages radieux, de ses habitants paisibles, il parvient à saisir quelques bribes de cette magnificence passée au hasard d’une marche forcée ou d’une fuite éperdue vers des territoires plus hospitaliers. Une route semée d’embūches vers une liberté qui semble toujours se dérober, avant, enfin, une issue heureuse. Alors, la vie pourra recommencer.
Pour qui a vu La Déchirure [2] ou lu les confessions de Dith Pran, ce sera une occasion supplémentaire de connaître un peu mieux ce pan de l’histoire internationale récente : oui, tout cela a eu vraiment lieu, il n’y a pas si longtemps, les mines antipersonnel encore présentes sur le sol cambodgien sont là pour prouver la réalité de la situation. Le pays est loin d’être stable, politiquement parlant. À travers le regard de ce gamin devenu trop tōt adulte, c’est une vision assez complète de la question khmer rouge qui nous est proposée.
Loin des pseudo-confessions de people se cherchant un traumatisme pour masquer leur propre vacuité, ce livre digne et émouvant remet les choses à leur place : là, il n’est en effet question que de survie. Et de la capacité des rescapés à vivre avec leurs souvenirs.
Une œuvre indispensable.
, le 9 mai 2008
