Sareyo, Sareyo, Kanashimi No Shirabe | Kaji Meiko
L’inoubliable héroïne mutique de la saga Sasori/La Femme Scorpion ou du sanglant diptyque Lady Snowblood était aussi une chanteuse émérite. Entre les morceaux-thèmes des films auxquels elle participait et des albums autonomes, sa discographie cache des trésors méconnus, autant de territoires restant pour la plupart encore à défricher de ce côté-ci du monde.
La réédition d’un trente-trois tours estampillé 1974 en version numérique arrive à point pour satisfaire notre curiosité... en tous cas celle des quelques privilégiés possédant l’objet sorti en tirage limité, habitude japonaise. On sait aussi la difficulté à se procurer ces perles sur les sites d’enchères locaux réservés au seul marché insulaire, à moins de passer par des intermédiaires plus ou moins onéreux. Sareyo, Sareyo, Kanashimi No Shirabe justifie largement tous ces efforts tant il s’avère être une pièce maîtresse dans la carrière de la belle brune.
Album-concept fleurant bon les années baba triomphantes, il représente le nec plus ultra de la production en studio de cette période, sublimant des orchestrations aussi soignées que variées. Fusion du kayōkyoku et du enka, les instruments usuels de la pop (guitares, batterie) y côtoient des sonorités « classiques », piano ou nappes de violons, sans la moindre surcharge. Lyrique et aérien, le disque est aussi et surtout un écrin fantastique à la chaleureuse voix de Meiko rarement aussi à l’aise que lors de cet enregistrement. Interpellant son auditoire entre mélodies enjouées (telle Hushigine ou Toritome Mo Nai Omoi et ses coeurs délicieux) et ballades émouvantes (l’apaisée Hune Ni Yurarete , la montée crescendo de Wakare Banashi Nanka), elle survole un disque inspiré laissant une impression d’improvisation parfaitement maîtrisée, séduisant paradoxe de ces quatorze titres dont l’homogénéité est telle que l’on aura du mal à en extraire un seul au détriment des autres, même si Ame No Yoru Anata Wa et Kono Atarashii Asa Ni font sans conteste figure d’authentiques chef-d’oeuvres pop. Reste la frustration de voir les splendides photos originales grand format du vinyle réduites à des timbres-poste, défaut inhérent au passage au boîtier CD.
Loin de ses sombres oripeaux de prisonnière en fuite ou des kimonos fleuris, l’artiste est ici immortalisée pour ce qu’elle est alors, une jeune femme de son temps : en robe champêtre virginale et chapeau à large bord, elle déambule souriante ou pensive au milieu de vertes étendues. Une authentique belle des champs, ou comment symboliser toute l’esthétique chère aux 70’s !
Indispensable aux indécrottables passéistes comme aux curieux avides de saisir le climat d’une époque, ce bel objet représente le complément idéal à la compilation de vingt titres sortie chez le même éditeur : Zenkyokushu [1]. Si cette dernière reste pour le néophyte la meilleure approche possible de la carrière musicale de Kaji Meiko, la réédition des 33 tours originaux permet aux plus curieux de mieux cerner l’artiste dans son époque, de s’imprégner de l’atmosphère prévalant alors. Ainsi Kyo No Wagami Wa, autre pièce maîtresse millésimée 1975 et ressortie début 2006 d’après un pressage vinyl Polydor, un disque plus ouvertement pop-rock, une nouvelle occasion de s’extasier pour des clichés vintage et des sonorités finalement intemporelles.
Respirant, à l’image de sa pochette, la sérénité et la plénitude sans chercher à se défaire d’une mélancolie tenace, Sareyo, Sareyo, Kanashimi No Shirabe fera naître à coup sûr, au-delà du seul plaisir de son écoute, une forme de nostalgie par procuration dans laquelle se laisser glisser tiendra de la pure délectation.
, le 21 novembre 2007
Notes
[1] en 2004
