Eros Plus Massacre

Yoshida Kiju

La vie de l’anarchiste Osugi Sakae à l’ère Taishō, assassiné avec sa maîtresse Itō Noe par un militaire japonais en 1923. Ce penseur de l’amour libre va inspirer les actes et les réflexions de jeunes gens quarante-cinq années plus tard.


Durée inusitée, dramaturgie éclatée, jeu volontairement singulier, l’œuvre incontestablement novatrice que voilà a alimenté au fil du temps sa propre légende ; succès retentissant dans l’archipel [1] mais échec commercial en Europe et ailleurs, Eros Plus Massacre est à la fois le meilleur exemple des méthodes de travail de son auteur et le manifeste représentatif d’une période de changements profonds.

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À l’époque, on aurait pu parler de cinéma politique ou « revolutionnaire », bien que Yoshida Kiju n’ait jamais été dupe des limites de la création artistique et de son impact réel sur le monde environnant [2]. Revoir ou découvrir Eros Plus Massacre avec la facilité que procure le recul de quarante années d’histoire s’avère alors un exercice plaisant, le trublion intellectuel Yoshida s’étant mué en un respectable artiste célébré par nos chères instances culturelles. La double ressortie [3] permettra aux curieux de juger des qualités de la chose. EROS1 Force alors de constater la beauté de l’ensemble. Un noir et blanc somptueux, tantôt d’une netteté coupante, tantôt moins contrasté, avec des zones de surexposition, donnant à l’image une ampleur certaine. Une dimension picturale aux limites du maniérisme, Yoshida optant pour des cadrages sophistiqués qui soulignent la forte identité esthétique du projet. Sur ce canevas technique soigné, le réalisateur va développer son interprétation toute personnelle d’un événement historique, au travers de deux intrigues jumelles renvoyant l’une à l’autre avant de se télescoper dans un espace-temps fictif. La reconstitution de la vie de Osugi se révèlera vite la plus fluide et la plus cohérente [4], au contraire de la partie actuelle [5] volontairement heurtée et d’aspect plus décousu. Orpheline du regard distancié puisque contemporaine du tournage, elle apparaît aujourd’hui paradoxalement datée. Moins à l’aise avec ce matériau, ou au contraire trop obnubilé par l’idéologie exaltante qu’il cherchait à illustrer, Yoshida Kiju en arrive à s’enfoncer dans une sorte d’anti-cinéma, ou si l’on préfère de concept de cinéma dont son approche radicale ne facilite pas l’accès au public.

L’érotisme affiché sentira le réchauffé pour qui pratique les provocations du cinéma d’exploitation alors en vogue, les tergiversations et les explications verbales omniprésentes de nos étudiants finissent par agacer, moins que leurs agitations stériles et les déclamations politisantes. Avec cet étalage de concepts passablement fumeux aux yeux et aux oreilles d’un public non initié, l’équilibre du long-métrage est rompu [6], glissant vers les excès d’un cinéma d’auteur de plus en plus théorique. L’idée est plus qu’intéressante, sa réalisation beaucoup moins convaincante.

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En y réfléchissant aujourd’hui, le metteur en scène met finalement en lumière, plus qu’une tentative de rapprochement, l’écart entre les deux décennies choisies. À la pureté (fantasmée) des premières années du XX° siècle, il oppose le cynisme et l’esprit calculateur de la fin des sixties : la pensée initiale s’est alors affadie, la libération apparente et l’esprit libertaire ne seraient qu’un leurre certes séduisant mais stérile, amenant pour le coup des comportements encore plus jusqu’auboutistes.

Volontairement ancré dans une théâtralité et une gestuelle marquées, la direction d’acteurs va dans le même sens. Si les comédiens en costume bénéficient d’une crédibilité de fait, la maison traditionnelle signifiant une grande scène voire un château de cartes s’effondrant au rythme des tensions humaines, le surjeu des jeunes protagonistes en quête de sens ou d’identité en plein après soixante-huit ne dégage pas la moindre émotion, annihilée qui plus est par un symbolisme lourd [7]. L’excellente idée de rencontre finale entre les personnages des deux parties renforce d’ailleurs un peu plus la volonté de représentation scénique [8].

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Eros Plus Massacre, document indispensable à la connaissance de tout un pan de la culture cinématographique, plus précisément de la Nouvelle Vague nippone des années soixante, est le contraire du film facile, on l’aura compris. Le plaisir doit toujours se mériter un minima, c’est peut-être ce que pensera le spectateur lambda à la vision de ce très long-métrage intransigeant à la structure complexe. Ce serait pourtant dommage d’ignorer ce « monument » aussi excessif qu’original. Un instant de liberté créatrice dont on sera toujours libre de partager ou non les visées, à la sincérité bien éloignée du formatage de nos années 2000. Comme disait Bob Dylan, les temps ont bien changé.

Michel Boléchala, le 29 mars 2008

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