Crossfire

Miyabe Miyuki

Aoki Junko est née avec le don de pyrokinésie, à savoir la faculté d’enflammer toute chose à distance. Elle utilise ce pouvoir terrifiant avec parcimonie, pourchassant sans état d’âme les criminels qui avaient réussi à éviter la justice officielle. La jolie vengeresse devra pourtant compter avec une organisation parallèle qui semble poursuivre un but similaire, tandis que Ishizu Chikako, inspectrice armée de sa seule perspicacité, mais secondée par le ténébreux Makihara, dénoue un à un les fils d’une enquête de plus en plus surprenante. Une piste sanglante qui devra croiser l’itinéraire de la redoutable Junko.


Miyabe Miyuki fait partie de cette génération de femmes écrivains japonaises officiant dans le polar au sens (très) large. Contemporaine de son aînée Kirino Natsuo, elle connaît dans l’archipel un succès jamais démenti, proposant une lecture sociale du genre où l’individu, et plus précisément la femme, tente de mener une existence décente dans un environnement urbain de plus en plus déshumanisé, générateur de solitude ou d’insécurité [1].

Miyabe Miyuki Elle amorce avec Crossfire [2] un léger changement de style, mélangeant le récit policier classique avec des éléments de la littérature fantastique. On songera immédiatement à Stephen King [3], mais miss Miyabe n’abandonne pas pour autant son identité japonaise, ni l’aspect féminin voire féministe de ses histoires. Ici, les intervenants du sexe dit fort restent soit au second plan, vagues silhouettes permettant à l’histoire de progresser, soit figurent de parfaits acolytes existant seulement par rapport aux héroïnes. Force de constater que son intrigue est parfaitement amenée, progressant au rythme du parcours chaotique de la jeune incendiaire et de la course contre la montre de ses poursuivants, linéarité uniquement brisée par les incartades au sein de la société secrète des Anges Gardiens, nébuleuse fortement intéressée par le don de mademoiselle Junko ; quelques flash-back révélateurs nous permettront de mieux cerner les motivations de chacun(e). Personnages bien campés à la psychologie relativement fouillée, sans que le lecteur ne s’y noie, atmosphère souvent lourde, révélations soudaines, le scénario avancera implacablement jusqu’au climax final, conclusion attendue et logique d’une tension montant crescendo. Entre polar et surnaturel, l’auteur semble ne jamais devoir choisir. La dimension spectaculaire du pouvoir dévastateur de la justicière est sans cesse contrebalancée par le côté routinier, humble, du quotidien des deux enquêteurs, nette opposition entre flamboyance (au sens littéral) et impulsivité de l’une, et travail de l’ombre des autres. Ce n’est pas un hasard si le personnage de Chikako reste le plus abouti, représentation de la nippone contemporaine qui doit se démener entre une carrière prenante et un foyer à gérer . On devine Miyabe Miyuki beaucoup plus à l’aise avec ce type de caractère qu’elle maîtrise à la perfection. Une évidence se fait alors jour au fil des pages : l’intérêt pour la vie de cette femme pragmatique et attachante augmente au fur et à mesure que celui des agissements des anges gardiens diminue, un déséquilibre qui ne s’estompera plus.

Le fait est que Crossfire est un scénario adroitement ficelé, tremplin idéal pour une adaptation sur pellicule ou en version BD. Chose faite dès l’année 2000 avec un film éponyme [4] puis une adpatation manga [5].

Manga Crossfire Mais il semble n’être que cela, délaissant la nuance et la subtilité des précédents romans pour cibler un public plus porté sur l’action et le hard-boiled tendance fantastique. En raisonnant par l’absurde, on pourrait penser tenir ici la novélisation d’un film à succès ! Qui plus est, les réflexions besogneuses sur la nécessité ou non de venger le crime impuni ne nous seront pas épargnées. Pour couronner ce sentiment mitigé, signalons une édition française traitée complètement par-dessus la jambe, regorgeant d’erreurs typographiques ou de phrases ne voulant rien dire à force d’être maltraitées. Plus de correcteur disponible ? Les gens de la composition ou de l’imprimerie avaient-ils trop arrosé leur pause syndicale ? Toujours est-il que cet à-peu-près paraît inadmissible pour un produit vendu pas loin de 22 euros, surtout que l’éditeur ne nous avait jamais habitué au vite fait mal fait. Espérons au moins une sortie en poche décente.

Troisième opus traduit dans notre langue, Crossfire est sans conteste un très bon divertissement dans la lignée de quelques best-sellers anglo-saxons, mais le lecteur exigeant fermera le volume avec une certaine frustration, habitué qu’il était à la petite musique particulière de l’univers de Miyabe Miyuki. Peut-être la retrouvera-t-il dans le suivant ?

Michel Boléchala, le 19 juin 2009

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